Bobby 1er Avertissement

Nombre de messages: 12 Age: 48 Date d'inscription: 01/09/2007
 | Sujet: A+, un conte bizarre (2° partie) Lun 24 Sep - 17:48:21 | |
| A+, un conte bizarre 2° partie Méméjeune : Cool…que fé tu dans ce site de viok ? Arlequin : La même chose que toi. Mon grand-père est parti promener le chien et a laissé l’écran ouvert… Les messages s’intercalent maintenant dans le flux comme autant de petites bouteilles à la mer et Ribaux sent monter en lui une grande bouffée d’air frais, un parfum de printemps, une émotion étrange et vivifiante qui enflamme son vieux cœur un peu desséché. Maintenant, la petite bavarde comme une pie et lui raconte sa vie d’ado dans le menu détail, avec un nombre de fautes au centimètre qui défie l’entendement. Tout y passe. Sa meilleure amie, Nana, à qui on a fourgué un Ipod chinois, une vraie camelote dont la pomme n’était même pas croquée ! Il n’y a pas assez de mémoire pour un album et presque pas de volume ! Une vraie arnaque… Le jean baggy que sa mère lui a acheté, un bleu délavé qui déchire… Le bouquin qu’elle doit lire pour la fin du mois, un truc chiant, plus de cent pages imprimées tout petit avec un titre de rapeur ‘j’irai cracher sur vos tombes’… Notre octogénaire sourit, s’esclaffe et s’amuse comme un fou en se contentant de relancer le moulin à paroles avec quelques interjections du genre Oh ! ah ! Et alors ? Pas une seule fois Magda n’a demandé ce qu’il faisait ou ce qui l’intéressait, toute remplie de sa petite personne, sans même s’étonner des réponses de son vis-à-vis, rédigées en bon français et exemptes de fautes d’orthographes. Et puis soudain : Méméjeune : Voila Mamie qui rentre… Je coupe… Mercredi 2h, ca colle ? A+ *** La BMW de Ribaux est presque aussi vieille que lui, mais son moteur ronronne comme un chat assoupi devant un feu de bois. Il descend l’avenue de Tervueren à petite allure en direction de Waterloo, où il occupe une villa beaucoup trop grande pour lui depuis la mort de Rosa, mais qu’il ne se résout pas à quitter. Peut-être à cause du jardin, une pelouse mal entretenue entourée d’arbustes où se nichent les oiseaux. « A+ » ? Qu’est-ce que cela signifie, se demande-t-il en longeant les étangs Mellaerts, devant lesquels se promène un couple de pensionnés autour duquel gambade un chien fou, la queue en accent circonflexe. Une formule algébrique ? Un code informatique ? Ou alors ‘A’ pour amour et ‘+’ pour beaucoup… le genre ‘peace and love’ des années 80 ? Douze ans. Comment était sa petite-fille à cet âge-là ? Il l’ignore, car c’était l’époque où son fils avait accepté ce poste commercial en Suède… Il imagine sa chatteuse avec des cheveux courts, rouges ou bleus, hérissés de toutes parts comme les modèles des magazines pop. Il les voit défiler en riant dans la rue, toujours par deux ou par quatre, bras dessus, bras dessous, effrontées et moqueuses, ivres de jeunesse et sûres de plaire. Qui sait, peut être porte-t-elle un brillant sur la narine ou, pire, un clou sur la langue comme la nouvelle caissière du grand magasin qui, elle, par contre, a l’air de s’emmerder ferme avec ses grands yeux vides, fardés de noir ? Un coup de klaxon appuyé lui rappelle que le feu rouge devant lequel il traîne rêveusement est passé au vert depuis trois secondes trois dixièmes. Il esquisse un geste d’excuse et passe la première, tandis que l’impatient le double avec un regard noir et méprisant. Un gamin de quarante ans qui fonce à toute allure dans le mur qui l’attend au bout de la vie. « Dégage hé, grand-père ! » Il disparaît déjà à l’horizon. ‘Arrière grand-père’, précise Jean en souriant in petto. La voiture rugit un peu. Il passe la deuxième. Magda. Drôle de nom pour une ado du vingt et unième siècle ? Lui qui pensait qu’elles se prénommaient toutes Nathalie, Cindy ou Jennifer ? Ce soir, il va terminer le plat chinois qu’il n’a pu finir hier. Le temps de ranger les assiettes et couverts dans le lave-vaisselle puis de mettre le café en route, il sera tout juste temps de plonger dans le fauteuil, le dos bien calé par deux grands coussins, pour suivre le match de la ligue : Arsenal contre Villa Réal. Les anglais vont gagner, c’est couru. Et mercredi prochain ? On verra… répond l’octogénaire au visage usé qui le regarde dans le rétroviseur. Y’a pas le feu au lac. La forêt de Soignes se referme sur la grosse berline qui glisse à cinquante à l’heure vers le sud. *** « Hé bien, Papi… On peut dire que t’es mordu ! » s’écrie la petite fille en bouclant la ceinture de sa veste Channel, « … tu dragues ou quoi ? » « Tu ne crois pas si bien dire… » répond-il en l’observant par-dessus ses bésicles, les doigts suspendus au-dessus du clavier. « Et le p’tit bout ? » « Il dort comme un ange. Je t’ai fait du café. Je rentrerai vers six heures… » Elle prend son sac au vol, lui donne un bisou sur la joue et ouvre la porte, lorsqu’il la rappelle avec sa belle voix ‘à la Jean Rochefort’. « Dis-moi, ma Puce… que signifie ‘A+’ ? » Elle le regarde, interloquée, ses jolies boucles blondes ondulant autour du visage. « Mais ma parole, tu chattes ? » « Mais bien sûr, qu’est-ce que tu crois ? » Il hausse les épaules d’un air faussement accablé, « … si on ne peut plus rien demander ! » « A plus tard… ‘A+’ veut dire, à plus tard. C’est une expression de jeunes, un truc pour SMS. Bon, je file, je vais être en retard… » Le battant claque derrière son dos et notre bisaïeul retourne à son écran sur lequel défilent depuis quelques minutes déjà les barrettes colorées des Trucmuch et autre Grandezoa qui s’échangent leurs dernières vannes. ‘A plus tard ! Tu aurais pu trouver tout seul…’ se dit-il en faisant une moue désabusée, ‘… tu vieillis, mon vieux. Tu vieillis !’ Un coup d’œil sur le bas de la fenêtre Windows, à droite. 13 :52. Il a encore le temps de se préparer un espresso à la cuisine. *** Méméjeune : Bonjour…avec un n… me sus entrainé… tè la ? Il est quatorze heures pile et le message jaune citron clignote timidement en commençant déjà à grimper sur l’écran, poussé par un Wilfried vert bouteille et une Marylin rouge fluo. Arlequin : Bonjour, tu es à l’heure… Méméjeune : Me sus ouver un salon…clik en ho sur salon é tape Magda… Un salon ? Pour Jean Ribaux, ce terme a deux significations possibles. Un endroit pour intellectuels où on échange des considérations pédantes sur ‘Les bienveillantes’. Ou une alcôve retirée dans un bar où on peut tripoter une entraîneuse, pour autant qu’on renouvelle sa coupe de champagne toutes les cinq minutes. Vu les circonstances, il doit forcement exister une troisième explication ? Il examine son écran et remarque en effet, en haut à droite, en dessous d’une bannière lui proposant de trouver l’homme de sa vie, un onglet grisâtre intitulé Autres salons. Il clique dessus et ouvre une fenêtre pop-up qui lui demande un nom. Il tape Magda. Ca y est, elle est là… petit trait jaune qui scintille doucement comme une étoile sur une vaste page blanche. Car tous les autres ont disparu. Envolés comme une nuée de moineaux piailleurs. Ils sont seuls. Méméjeune : T’en a mis du tan… Arlequin : Je suis content de te retrouver, comment vas-tu ? Méméjeune : Mè tarrivé un truc pas possib… Et la voila repartie dans un maelstrom d’aventures extraordinaires, où sa prof d’histoire a un bas qui file, Nana un voisin qui ressemble à Jérémy de la Starac, un vieux qui a au moins seize ans, et elle une grosse entorse à la cheville. En dévalant l’escalier pour prendre le téléphone… Ribaux est ravi et boit des yeux ces florilèges d’enfant qui s’envolent sur l’écran comme des bulles de bande dessinée. Il intervient de temps à autre avec un ?? un !! ou un émoticon. ça suffit. La gamine continue à mouliner et mouliner comme quelqu’un qui pédale dans le vide sur un vélo d’appartement. Intarissable. A croire qu’elle a vécu depuis un an avec un sparadrap sur la bouche. Elle est lion, ce sont des gens volontaires et narcissiques, mais ignore ce que cela signifie… A l’école, ils sont devenus fous et donnent des devoirs tous les jours, même le week-end. Une devinette : ’qu’est-ce qui est blanc quand il est sale et noir quand il est propre ?’. Il cherche, ne trouve pas. Et à l’instant où il donne sa langue au chat... Méméjeune : Mamie è la… je coup … à mercredi … A+ Elle ne lui a même pas demandé son nom. *** A suivre... |
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